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Carnet de voyage |David au
Sénégal

J’écris
cette lettre depuis cinq jours. D’abord il y avait des
coupure de
courant et j’ai perdu ce que j’avai
déjà écrit.
Puis c’était dimanche.
J’ai dû attendre deux jours. Je suis revenu,
Internet ne marchait pas. J’ai
commencé à; écrire, mais je
n’ai pas pu envoyer. La pluie : trois jours de
retard. Ici le temps ne se compte pas en heures mais en
journées.
J’ai atterri à Dakar. Là-bas
j’ai
visité l’île de Gorée,
où on
«
stockaient » les esclaves avant de les envoyer en
Amérique. Une île qui sentait
le sable et la cendre, avec des couleurs de rêve. Puis la
capitale, qui est
presque une île, elle aussi. Traverser la rue est une
véritable aventure, car
aucune règle n’est respectée.
La vie se passe sur la rue. J’ai vu des meubles de
très bonne qualité exposés
sur le trottoir. Une petite armoire, dans l’attente du
montage d’un miroir,
offrait une vue sur la mer.
Maintenant je suis en Casamance, à Ziguinchor, 15 km de
Tobor, le petit village
où j’habite. Pour arriver jusque là, il
a fallu passer par la Gambie. On a
voyagé dans une voiture à sept places pendant
douze heures. Nous somme partis à
minuit.
A cause de l’influence de mes
Sénégalais, j’ai une aversion de la
Gambie.
N’empêche, il est vrai que leurs routes sont
tellement mauvaises que les
piétons y marchent au centre, car les voitures doivent
longer les bords pour
éviter les trous. La saleté est partout, et
l’armée aussi.
La Gambie est une ancienne colonie anglaise. Il vaut mieux ne pas
utiliser le
français ici.
J’ai dû garder mon appareil caché, et
revenir à l’époque
pré-photographique,
quand je ne pensais pas encore par le cadre et la lumière.
Les soldats n’aiment
pas trop être sur les photographies.
Tant pis pour eux, la Gambie n’aura pas de belles photos. Au
contraire les
Sénégalais adorent se faire photographier.
Malheureusement ici aussi je dois le
limiter, car dans mon village il n’y a pas
d’électricité. L’un des seuls
endroits où je peux charger mes batteries est le bureau du
mari de Saly, qui
s’appelle Sana. Il travaille dans une ONG allemande. Il agit
sur le terrain, il
est superviseur des instructeurs ruraux. Il m’impressionne
beaucoup. Je lui
pose beaucoup de questions sur l’Histoire du
Sénégal. Il m’a expliqué les
causes de la rébellion. J’en parlerai plus tard.
Il ne manque pas de sujets photographiques.
Le mâle du lézard est très excentrique
avec sa peau bleue sur le corps et jaune
sur la tête, ce qui ne la camoufle pas du tout sur une terre
rouge sanguine.
Son copain, le mâle du perroquet jaune et vert, se
débrouille un peu mieux. On
le remarque difficilement entre les feuilles qui n’ont rien
à envier à la
couleur de l’Irlande.
Les habitants du village cultivent le riz et les arachides. Ces petites
noix
fraîches ont le goût des petit pois verts qui
poussent dans le jardin de ma
grand-mère en Pologne.
Ziguinchor traite ces arachides avec de l’ammoniaque avant de
l’envoyer en
France. L’utilisation de l’ammoniaque est interdit
en France à cause du grand
danger d’empoissonnement de la population en cas de fuite.
Ici, c’est déjà
arrivé.
A Tobor les manguiers sont partout, chacun peut manger à sa
faim sans demander
la permission au propriétaire de l’arbre.
C’est comme ça.
Il aussi d’autres arbres fruitiers qui me sont inconnus.
Sur chaque champ se dresse un palais de termites. Parfois de
quelques
mètres de haut. Des chèvres
l’escaladent quand il faut rassembler le troupeau.
A part ça, des vaches et des poules. Les mêmes
qu’en Europe.
Ici je suis un Roi. Les Sénégalais ont une
hiérarchie très claire. Les jeunes
servent les plus âgés, les femmes servent les
hommes, et
tous servent l’invité.
Mes habitudes culturelles sont tout le temps bousculées par
leurs traditions.
Quand j’entre dans une maison, on me cède tout de
suite la
meilleure place pour
m’asseoir. La «douche » est faite de
quelques
planches posées par terre au
milieu d’un pré. Celle à
côté de la
maison où j’habite n’a pas de
clôture, les
habitants se lavent donc après le couché du
soleil. Le
matin le voisin me
permet d’utiliser sa douche qui est entourée de
feuilles
de palmes. On puise
l’eau avec un seau, bien sûr. Il n’est
pas question
que je porte le seau tout
seul. Sans parler de cuisiner quoique se soit. Ici, un homme peut vivre
toute
sa vie sans jamais entrer dans la cuisine, surtout en campagne.
Par contre les femmes travaillent du matin au soir. Et depuis leur plus
jeune
âge. Dans la même maison que moi, habite la petite
Awa (lire le « w » comme en
anglais), qui a sept ans. Elle me suit partout pour lui faire des
câlins. Elle
aussi travaille, lave la vaisselle, passe le balaie. J’ai
appris qu’elle a
perdu sa mère il y a quelques jours. Mais elle
n’est pas tout à fait orpheline,
ici toutes les femmes se comportent comme des mères envers
tous les enfants.
Ils dorment où ils veulent, chaque maison, est leur maison.
La petite Awa
habite maintenant dans la maison de Saly. Le sourire ne la quitte
jamais.
Les Sénégalais adore rigoler. Tout le temps. Quoi
qu’ils fassent il y a
toujours une raison pour rire. A part ça ils dansent et ils
chantent. Même
épuisés, s'ils entendent de la musique, leur
corps entre tout de suite dans le
rythme.
La musique est partout et tout le temps. Une famille peut avoir
plusieurs
radios branchées en même temps. A des
fréquences différentes, bien sûr.
- Ici quand on organise une fête, on barre la route et les
voitures font un
détour. Ca c’est la liberté. La musique
jout fort souvent jusqu'à tard la nuit.
Ici on respecte les gens, m’explique Saly.
- Et si la musique dérange quelqu’un qui veut
dormir ?
- Si tu as vraiment sommeil, tu dormiras.
Mouais…
Il difficile d’avoir du silence ici. Et de la solitude.
Il y a tout le temps quelqu’un avec moi. Ils
s’occupent de moi. Ils me
demandent tout le temps si je n’ai pas besoin de quelque
chose, où si je ne
suis pas fatigué. Ils font très attention pour
que je ne me fatigue pas. «
C’est très loin » ils me disent
dès qu’il faut aller quelque part, «
C’est trop
lourd pour toi » quand ils voient que je porte quatre
mangues, alors qu’ils ont
eux-même un panier de quarante mangues sur la tête.
Ce n’est qu’il n’y a pas longtemps que
j’ai appris que la fatigue pouvait être
dangereuse ici. Les grandes distances, le manque desent dès
qu’il faut aller quelque part, « C’est
trop
lourd pour toi » quand ils voient que je porte quatre
mangues, alors qu’ils ont
eux-même un panier de quarante mangues sur la tête.
Ce n’est qu’il n’y a pas longtemps que
j’ai appris que la fatigue pouvait être
dangereuse ici. Les grandes distances, le manque de
téléphone, ainsi que la
chaleur – il ne vaut mieux pas se faire une chaleur
à l’extérieur
de trente degrés la nuit.
Normalement je danse toute la nuit, là j’ai tenu
une demi
heure. Je suis
presque tombé dans les pommes. Et les dansent se dansent ici
très près. Très
très près. Quand je m’en suis
étonné
devant mon ami sénégalais, il m’a dit
en
rigolant, demain observe les jeunes du village, si tu
t’aperçois qu’ils
soupirent alors qu’ils entendent une musique, cela veut dire
que
la veille ils
avaient une fille dans les bras au moment où ce morceau
était joué, c’est pour
cela qu’on danse si près.
Proust était-il noir ?
Nous sommes revenus très tôt. Nous marchions
quelques kilomètres en s’éclairant
la route avec une lampe-torche. Le ciel a ici le quasi-monopole de la
lumière.
Une foule d’étoiles et une lune dont les cornes
sont dirigées vers le haut.
Mes compagnons, toujours soucieux, ont tout fait pour que je me sente
bien. Le
temps qu’on a passé à la
soirée était dépendant de ma fatigue.
Le comble était
le fait qu’ils ne m’ont pas dit que
l’entrée était payante (ils utilisaient
le
mot « soirée », en plus
organisée par des amis, ce qui ma fait croire
qu’on va
s’amuser chez quelqu’un, je n’ai donc pas
pris d’argent), le prix était de
quelques centimes d’euro, mais quand même. Ils ont
payé et n’ont rien voulu savoir
d’un quelconque remboursement.
D’abord j’ai cru que ça
n’allait pas être facile de m’habituer
à cette
servitude. Et puis après encore plus difficile de
sersquo;était
le jour où nous somme partis chercher de la glace
à l’autre extrémité du
village (6 Km), où se trouve le seul frigo de la population.
De la glace il en
fallait quelques kilogrammes.
Au début j’ai pensé qu’elle
pourrait peut-être avoir des problèmes si on
s’apercevait qu’elle ne sert pas assez bien son
invité. Mais personne ne lui a
rien dit. Il ne s’agit pas de servir pour la forme, pas
d’artificialité, il
s’agit d’un état d’esprit,
d’une volonté de servir et d’une
pensée pratique.
J’ai appris une nouvelle définition de
l’hospitalité.
Je n’ai rencontré aucun des dangers contre
lesquels on m’avait prévenu.
- Je n’ai vu aucun moustique. Ce n’est pas la
saison.
- Les femmes ne me regardent pas comme un mari potentiel et un moyen de
s’échapper vers un monde meilleur.
- Je ne me suis pas brûlé la peau. C’est
en période sèche qu’il fera le plus
chaud. Ils me racontent qu’ils ont l’habitude de
dormir sur le toit durant
cette saison. Et moi je leur parle du froid. Ils connaissent le froid,
me
disent-ils, ici la température descend
jusqu’à 18 degrés. Et une fois il a
fait
15 et des gens sont morts. Je rigole et je leur raconte la neige,
qu’ils n’ont
jamais vue.
- Il n’y a pas eu d’attaques des rebelles. Le
gouvernement est en cours de
négociations. Les rebelles veulent
l’indépendance du sud, de la Casamance,
habitée en majeur partie par l’ethnie qui se nome
Djola (Sana est un Djola),
ainsi que de beaucoup d’autres, plus petites, comme par
exemple les très pacifistes
Baynoungs (Saly est une Baynoung). Ce sont des cultivateurs dont la
terre a été
prise de force par les Wolofs, l’ethnie de
commerçants la plus nombreuse. Ils
sont venus du nord, le gouvernement et Dakar sont majoritairement
Wolof. Les
Djolas ont créé la rébellion. Ils ont
demandé la restitution des terres. Le
nord a envoyé l’armée, et
c’est comme ça qu’a commencé
une guerre qui dure
depuis vingt deux ans. Peut-être que les rebelles renonceront
à l’indépendance
s'ils arrivent à récupérer leurs
terres. Les négociations sont en cours.
- Au sujet des problèmes de digestions : je suis le seul
coupable. Le premier
jour, j’ai mangé cinq mangues. L’un
après l’autre. C’était les
meilleures
mangues que j’ai mangées de ma vie. Cinq est ici
une quantité normale. J’ai dû
rester couché pendant une journée. Puis pendant
deux jours je ne pouvais voir
une mangue sans avoir un haut-le-cœur.
- Le niveau d’infection du SIDA est ici égal
à celui de l’Ile-de-France.
Je me suis acheté un habit sénégalais.
Bleu. Et un chapeau jaune, mais vraiment
yellow. Je ressemble à l’autre lézard.
La maison où j’habite est construite
grâce à l’argent de Saly, qui vit en
France. Pour l’instant ce ne sont que quelques murs et un
toit, mais déjà toute
une famille y habite.
Il n’y a pas de miroir ici. Petit à petit
j’oublie que je suis blanc.
Je peux me voir uniquement dans les yeux étonnés
d’un petit garçon de
campagne qui n’a jamais vu de peau blanche auparavant. A
moins qu’il n’ait
regardé télévision. Il y en une seule
dans le village. En noir et blanc,
d’ailleurs.
Tous les soirs une petite foule se rencontre pour des
séances télévisées. Il
n’y a pratiquement que des séries
brésiliennes. Ou des vieilles séries
américaines.
Un jour, dans l’ombre d’un manguier, devant un
verre de thé extrêmement fort et
sucré qui a été versé
d’un verre à l’autre une dizaine de fois
pour le faire
refroidir avant de le servir, le propriétaire du poste de
TV, Vieux, me
racontait qu’il avait vu un très bon film
américain. Beaucoup d’action. Il ne
connait pas le titre, car le film a commencé pendant
qu’il priait. Mais c’était
un très très bon film.
Ce jour là il est était content, car toutes ses
sœurs étaient parties. Cela
avait l’air d’être rare, je lui ai donc
demandé combien a-t-il de sœurs. Cinq.
Et de frères ? Cinq aussi. Nous avons donc
commencé à parler des familles
nombreuses. Une histoire vraie : Un homme avait six femmes. Il avait
tellement
d’enfants, que certains ne se connaissaient pas entre eux. Un
jour un garçon
tomba amoureux d’une fille. Ils
décidèrent de se marier. Ils partirent donc
prévenir leurs parents respectifs. Le garçon prit
la moto, et la fille la
voiture. Ils se rencontrèrent dans la même maison.
Ils étaient demi-frère et
sœur. L'histoire ne dit pas la fin.
Cet homme avait six femmes alors que l’Islam n’en
autorise que quatre. Ici la
majorité des habitants sont musulmans. Le vendredi, la radio
n’émet que des
chants sacrés et des récitations du Coran.
Le Coran interdit de boire de l’alcool. Ne boivent que les
chrétiens. Il existe
aussi des musulmans chrétiens.
C’est-à-dire des personnes portant des noms
musulmans qui boivent de l’alcool.
Je pense à mon pays très chrétien, la
Pologne.
Tout s’explique.
Ils sont tellement peu habitués à
l’alcool, que même le déodorant leur
pique la
peau. Ils l’utilisent rarement. J’avais un peu peur
des odeurs des corps d’ici.
J’ai eu tort. Il fait tellement sec qu’on ne
produit que très peu de sueur.
Bon, peut-être à part dans la locomotion en commun.
Au loin, le ciel se couvre de nuages. Un air lourd
s’approche, le désir de
l’orage. Ici par contre ce genre de tension dans
l’air peut durer plusieurs
jours avant que les première gouttes froides ne tombent.
Alors l’odeur de la
terre chaude est comme un frisson de délice. Enivrant. Ici
les sens se mélangent.
Dans la langue des Djolas le même terme signifie «
entendre » et « sentir (une
odeur) », c’est pour cela qu’il me disent
souvent : « entends-tu ce fruit ? »
Oui, je l’entends très clairement.
Le soir une ampoule nous éclaire, elle est
alimentée par un groupe électrogène
très bruyant. Autour d’elle se crée une
tornade d’un million de petits esprits
transparents à quatre ailes qui sont attirés par
la lumière.
Je vais me laver. La seule source d’éclairage
provient de la porte dans
laquelle je vois la silhouette de mon compagnon noir, Cheikh Omar. Il
attend
que je finisse. Il ne me regarde pas. Je me lave dans
l’obscurité totale. De
temps en temps un énorme éclair illumine le ciel.
Il est tellement loin que le
tonnerre ne nous parvient pas. C’est comme si je voyais des
veines qui se
gonflaient dans le rythme d’un cœur nerveux rempli
de lumière qui dévoilent ma
nudité à cette terre rouge sans fin.
Le matin une petite fille souriante balaie la terrasse d'incalculables
quantités de petites ailes.
Leurs propriétaires n’en ont plus
besoin.
Ce jour là il fallait approfondir le puit. Tous les
garçons du village étaient
là. Cheikh Omar descendit en bas pour creuser. Les autres
aidaient à sortir la
terre. Il parait qu’au fond il faisait très chaud
à cause du dioxyde de carbone
qui s'y était accumulé. Il arrivait à
peine à y respirer.
Mon royaume pour une caméra !
Action !
Le jeune homme descend dans le puit. Tout le monde se bouscule pour
aider.
La terre qu’on ressort est jaune comme la couleur centrale du
drapeau du
Sénégal.
Une impatiente veille femme jette un deuxième seau
à l’intérieur et le ressort
toute seule avec une agilité surprenante.
Un arc-en-ciel apparaît au loin.
Juste après le ciel nous tombe sur la tête.
Le corps du ciel est lourd et dense.
Nous continuons le travail.
Les pieds glissent sur une terre rouge qui se change rapidement en
boue.
Les corps ruissèlent.
Enfin nous sortons le jeune homme du puit. Il ressemble à
une sculpture
d’argile jaune.
La pluie s’apaise.
Coupé ! c’est dans la boîte.
J’ai tout juste le temps de prendre une douche et de rentrer
à la maison en
courant avant qu’une seconde averse ne se
déclenche. Ce soir là plusieurs corps
de ciel sont tombés sur Terre, et qui pense qu’il
n’y en a que sept, celui-ci
se trompe lourdement.
Sous la pluie les hommes habillés uniquement en slip,
sortent tous les
récipients possible pour emmagasiner un maximum
d’eau. Derrière le mur de
pluie, ils ressemblent à des habitants de l’ombre.
Une fille saisit l’occasion pour laver le linge.
Quand enfin tout le monde est rassemblé à
l’abri, nous débordons
d’énergie. On
fait des exercices, chacun fait ce qu’il connaît,
des pompes, du kung-fu, des
acrobaties…
Une heure plus tard, épuisés, tous les yeux
contemplent la pluie en silence.
David
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