Tschêl ed Terra
Accueil

Agenda

AsSolidaires

Carnets de voyages


On the road:
préparez vos voyages !


Pétitions


Biblio


Filmo


Forum

RezOh !

Archives

Participez à Tschêl

Contact












































































































































































Haut de page


Retour à Carnets de voyage

Carnet de voyage |David au Sénégal 
 


J’écris cette lettre depuis cinq jours. D’abord il y avait des coupure de courant et j’ai perdu ce que j’avai déjà écrit. Puis c’était dimanche. J’ai dû attendre deux jours. Je suis revenu, Internet ne marchait pas. J’ai commencé à; écrire, mais je n’ai pas pu envoyer. La pluie : trois jours de retard. Ici le temps ne se compte pas en heures mais en journées.

J’ai atterri à Dakar. Là-bas j’ai visité l’île de Gorée, où on «  stockaient » les esclaves avant de les envoyer en Amérique. Une île qui sentait le sable et la cendre, avec des couleurs de rêve. Puis la capitale, qui est presque une île, elle aussi. Traverser la rue est une véritable aventure, car aucune règle n’est respectée.
La vie se passe sur la rue. J’ai vu des meubles de très bonne qualité exposés sur le trottoir. Une petite armoire, dans l’attente du montage d’un miroir, offrait une vue sur la mer.

Maintenant je suis en Casamance, à Ziguinchor, 15 km de Tobor, le petit village où j’habite. Pour arriver jusque là, il a fallu passer par la Gambie. On a voyagé dans une voiture à sept places pendant douze heures. Nous somme partis à minuit.

A cause de l’influence de mes Sénégalais, j’ai une aversion de la Gambie. N’empêche, il est vrai que leurs routes sont tellement mauvaises que les piétons y marchent au centre, car les voitures doivent longer les bords pour éviter les trous. La saleté est partout, et l’armée aussi.
La Gambie est une ancienne colonie anglaise. Il vaut mieux ne pas utiliser le français ici.
J’ai dû garder mon appareil caché, et revenir à l’époque pré-photographique, quand je ne pensais pas encore par le cadre et la lumière. Les soldats n’aiment pas trop être sur les photographies.
Tant pis pour eux, la Gambie n’aura pas de belles photos. Au contraire les Sénégalais adorent se faire photographier. Malheureusement ici aussi je dois le limiter, car dans mon village il n’y a pas d’électricité. L’un des seuls endroits où je peux charger mes batteries est le bureau du mari de Saly, qui s’appelle Sana. Il travaille dans une ONG allemande. Il agit sur le terrain, il est superviseur des instructeurs ruraux. Il m’impressionne beaucoup. Je lui pose beaucoup de questions sur l’Histoire du Sénégal. Il m’a expliqué les causes de la rébellion. J’en parlerai plus tard.

Il ne manque pas de sujets photographiques.
Le mâle du lézard est très excentrique avec sa peau bleue sur le corps et jaune sur la tête, ce qui ne la camoufle pas du tout sur une terre rouge sanguine. Son copain, le mâle du perroquet jaune et vert, se débrouille un peu mieux. On le remarque difficilement entre les feuilles qui n’ont rien à envier à la couleur de l’Irlande.
Les habitants du village cultivent le riz et les arachides. Ces petites noix fraîches ont le goût des petit pois verts qui poussent dans le jardin de ma grand-mère en Pologne.
Ziguinchor traite ces arachides avec de l’ammoniaque avant de l’envoyer en France. L’utilisation de l’ammoniaque est interdit en France à cause du grand danger d’empoissonnement de la population en cas de fuite. Ici, c’est déjà arrivé.
A Tobor les manguiers sont partout, chacun peut manger à sa faim sans demander la permission au propriétaire de l’arbre. C’est comme ça.
Il aussi d’autres arbres fruitiers qui me sont inconnus.
Sur chaque champ se dresse un palais de termites. Parfois de quelques mètres de haut. Des chèvres l’escaladent quand il faut rassembler le troupeau.
A part ça, des vaches et des poules. Les mêmes qu’en Europe.

Ici je suis un Roi. Les Sénégalais ont une hiérarchie très claire. Les jeunes servent les plus âgés, les femmes servent les hommes, et tous servent l’invité. Mes habitudes culturelles sont tout le temps bousculées par leurs traditions. Quand j’entre dans une maison, on me cède tout de suite la meilleure place pour m’asseoir. La «douche » est faite de quelques planches posées par terre au milieu d’un pré. Celle à côté de la maison où j’habite n’a pas de clôture, les habitants se lavent donc après le couché du soleil. Le matin le voisin me permet d’utiliser sa douche qui est entourée de feuilles de palmes. On puise l’eau avec un seau, bien sûr. Il n’est pas question que je porte le seau tout seul. Sans parler de cuisiner quoique se soit. Ici, un homme peut vivre toute sa vie sans jamais entrer dans la cuisine, surtout en campagne.
Par contre les femmes travaillent du matin au soir. Et depuis leur plus jeune âge. Dans la même maison que moi, habite la petite Awa (lire le « w » comme en anglais), qui a sept ans. Elle me suit partout pour lui faire des câlins. Elle aussi travaille, lave la vaisselle, passe le balaie. J’ai appris qu’elle a perdu sa mère il y a quelques jours. Mais elle n’est pas tout à fait orpheline, ici toutes les femmes se comportent comme des mères envers tous les enfants. Ils dorment où ils veulent, chaque maison, est leur maison. La petite Awa habite maintenant dans la maison de Saly. Le sourire ne la quitte jamais.
Les Sénégalais adore rigoler. Tout le temps. Quoi qu’ils fassent il y a toujours une raison pour rire. A part ça ils dansent et ils chantent. Même épuisés, s'ils entendent de la musique, leur corps entre tout de suite dans le rythme.
La musique est partout et tout le temps. Une famille peut avoir plusieurs radios branchées en même temps. A des fréquences différentes, bien sûr.
- Ici quand on organise une fête, on barre la route et les voitures font un détour. Ca c’est la liberté. La musique jout fort souvent jusqu'à tard la nuit. Ici on respecte les gens, m’explique Saly.
- Et si la musique dérange quelqu’un qui veut dormir ?
- Si tu as vraiment sommeil, tu dormiras.

Mouais…

Il difficile d’avoir du silence ici. Et de la solitude.
Il y a tout le temps quelqu’un avec moi. Ils s’occupent de moi. Ils me demandent tout le temps si je n’ai pas besoin de quelque chose, où si je ne suis pas fatigué. Ils font très attention pour que je ne me fatigue pas. « C’est très loin » ils me disent dès qu’il faut aller quelque part, « C’est trop lourd pour toi » quand ils voient que je porte quatre mangues, alors qu’ils ont eux-même un panier de quarante mangues sur la tête.
Ce n’est qu’il n’y a pas longtemps que j’ai appris que la fatigue pouvait être dangereuse ici. Les grandes distances, le manque desent dès qu’il faut aller quelque part, « C’est trop lourd pour toi » quand ils voient que je porte quatre mangues, alors qu’ils ont eux-même un panier de quarante mangues sur la tête.
Ce n’est qu’il n’y a pas longtemps que j’ai appris que la fatigue pouvait être dangereuse ici. Les grandes distances, le manque de téléphone, ainsi que la chaleur – il ne vaut mieux pas se faire une chaleur à l’extérieur de trente degrés la nuit. Normalement je danse toute la nuit, là j’ai tenu une demi heure. Je suis presque tombé dans les pommes. Et les dansent se dansent ici très près. Très très près. Quand je m’en suis étonné devant mon ami sénégalais, il m’a dit en rigolant, demain observe les jeunes du village, si tu t’aperçois qu’ils soupirent alors qu’ils entendent une musique, cela veut dire que la veille ils avaient une fille dans les bras au moment où ce morceau était joué, c’est pour cela qu’on danse si près.
Proust était-il noir ?
Nous sommes revenus très tôt. Nous marchions quelques kilomètres en s’éclairant la route avec une lampe-torche. Le ciel a ici le quasi-monopole de la lumière. Une foule d’étoiles et une lune dont les cornes sont dirigées vers le haut.

Mes compagnons, toujours soucieux, ont tout fait pour que je me sente bien. Le temps qu’on a passé à la soirée était dépendant de ma fatigue. Le comble était le fait qu’ils ne m’ont pas dit que l’entrée était payante (ils utilisaient le mot « soirée », en plus organisée par des amis, ce qui ma fait croire qu’on va s’amuser chez quelqu’un, je n’ai donc pas pris d’argent), le prix était de quelques centimes d’euro, mais quand même. Ils ont payé et n’ont rien voulu savoir d’un quelconque remboursement.
D’abord j’ai cru que ça n’allait pas être facile de m’habituer à cette servitude. Et puis après encore plus difficile de sersquo;était le jour où nous somme partis chercher de la glace à l’autre extrémité du village (6 Km), où se trouve le seul frigo de la population. De la glace il en fallait quelques kilogrammes.
Au début j’ai pensé qu’elle pourrait peut-être avoir des problèmes si on s’apercevait qu’elle ne sert pas assez bien son invité. Mais personne ne lui a rien dit. Il ne s’agit pas de servir pour la forme, pas d’artificialité, il s’agit d’un état d’esprit, d’une volonté de servir et d’une pensée pratique.

J’ai appris une nouvelle définition de l’hospitalité.

Je n’ai rencontré aucun des dangers contre lesquels on m’avait prévenu.

- Je n’ai vu aucun moustique. Ce n’est pas la saison.

- Les femmes ne me regardent pas comme un mari potentiel et un moyen de s’échapper vers un monde meilleur.

- Je ne me suis pas brûlé la peau. C’est en période sèche qu’il fera le plus chaud. Ils me racontent qu’ils ont l’habitude de dormir sur le toit durant cette saison. Et moi je leur parle du froid. Ils connaissent le froid, me disent-ils, ici la température descend jusqu’à 18 degrés. Et une fois il a fait 15 et des gens sont morts. Je rigole et je leur raconte la neige, qu’ils n’ont jamais vue. 

- Il n’y a pas eu d’attaques des rebelles. Le gouvernement est en cours de négociations. Les rebelles veulent l’indépendance du sud, de la Casamance, habitée en majeur partie par l’ethnie qui se nome Djola (Sana est un Djola), ainsi que de beaucoup d’autres, plus petites, comme par exemple les très pacifistes Baynoungs (Saly est une Baynoung). Ce sont des cultivateurs dont la terre a été prise de force par les Wolofs, l’ethnie de commerçants la plus nombreuse. Ils sont venus du nord, le gouvernement et Dakar sont majoritairement Wolof. Les Djolas ont créé la rébellion. Ils ont demandé la restitution des terres. Le nord a envoyé l’armée, et c’est comme ça qu’a commencé une guerre qui dure depuis vingt deux ans. Peut-être que les rebelles renonceront à l’indépendance s'ils arrivent à récupérer leurs terres. Les négociations sont en cours.

- Au sujet des problèmes de digestions : je suis le seul coupable. Le premier jour, j’ai mangé cinq mangues. L’un après l’autre. C’était les meilleures mangues que j’ai mangées de ma vie. Cinq est ici une quantité normale. J’ai dû rester couché pendant une journée. Puis pendant deux jours je ne pouvais voir une mangue sans avoir un haut-le-cœur.

- Le niveau d’infection du SIDA est ici égal à celui de l’Ile-de-France.

Je me suis acheté un habit sénégalais. Bleu. Et un chapeau jaune, mais vraiment yellow. Je ressemble à l’autre lézard.

La maison où j’habite est construite grâce à l’argent de Saly, qui vit en France. Pour l’instant ce ne sont que quelques murs et un toit, mais déjà toute une famille y habite.

Il n’y a pas de miroir ici. Petit à petit j’oublie que je suis blanc.
Je peux me voir uniquement dans les yeux étonnés d’un petit garçon de campagne qui n’a jamais vu de peau blanche auparavant. A moins qu’il n’ait regardé télévision. Il y en une seule dans le village. En noir et blanc, d’ailleurs.
Tous les soirs une petite foule se rencontre pour des séances télévisées. Il n’y a pratiquement que des séries brésiliennes. Ou des vieilles séries américaines.
Un jour, dans l’ombre d’un manguier, devant un verre de thé extrêmement fort et sucré qui a été versé d’un verre à l’autre une dizaine de fois pour le faire refroidir avant de le servir, le propriétaire du poste de TV, Vieux, me racontait qu’il avait vu un très bon film américain. Beaucoup d’action. Il ne connait pas le titre, car le film a commencé pendant qu’il priait. Mais c’était un très très bon film.
Ce jour là il est était content, car toutes ses sœurs étaient parties. Cela avait l’air d’être rare, je lui ai donc demandé combien a-t-il de sœurs. Cinq. Et de frères ? Cinq aussi. Nous avons donc commencé à parler des familles nombreuses. Une histoire vraie : Un homme avait six femmes. Il avait tellement d’enfants, que certains ne se connaissaient pas entre eux. Un jour un garçon tomba amoureux d’une fille. Ils décidèrent de se marier. Ils partirent donc prévenir leurs parents respectifs. Le garçon prit la moto, et la fille la voiture. Ils se rencontrèrent dans la même maison. Ils étaient demi-frère et sœur. L'histoire ne dit pas la fin.
Cet homme avait six femmes alors que l’Islam n’en autorise que quatre. Ici la majorité des habitants sont musulmans. Le vendredi, la radio n’émet que des chants sacrés et des récitations du Coran.
Le Coran interdit de boire de l’alcool. Ne boivent que les chrétiens. Il existe aussi des musulmans chrétiens. C’est-à-dire des personnes portant des noms musulmans qui boivent de l’alcool.
Je pense à mon pays très chrétien, la Pologne.
Tout s’explique.

Ils sont tellement peu habitués à l’alcool, que même le déodorant leur pique la peau. Ils l’utilisent rarement. J’avais un peu peur des odeurs des corps d’ici. J’ai eu tort. Il fait tellement sec qu’on ne produit que très peu de sueur. Bon, peut-être à part dans la locomotion en commun.

Au loin, le ciel se couvre de nuages. Un air lourd s’approche, le désir de l’orage. Ici par contre ce genre de tension dans l’air peut durer plusieurs jours avant que les première gouttes froides ne tombent. Alors l’odeur de la terre chaude est comme un frisson de délice. Enivrant. Ici les sens se mélangent. Dans la langue des Djolas le même terme signifie « entendre » et « sentir (une odeur) », c’est pour cela qu’il me disent souvent : « entends-tu ce fruit ? »
Oui, je l’entends très clairement.

Le soir une ampoule nous éclaire, elle est alimentée par un groupe électrogène très bruyant. Autour d’elle se crée une tornade d’un million de petits esprits transparents à quatre ailes qui sont attirés par la lumière.

Je vais me laver. La seule source d’éclairage provient de la porte dans laquelle je vois la silhouette de mon compagnon noir, Cheikh Omar. Il attend que je finisse. Il ne me regarde pas. Je me lave dans l’obscurité totale. De temps en temps un énorme éclair illumine le ciel. Il est tellement loin que le tonnerre ne nous parvient pas. C’est comme si je voyais des veines qui se gonflaient dans le rythme d’un cœur nerveux rempli de lumière qui dévoilent ma nudité à cette terre rouge sans fin.

Le matin une petite fille souriante balaie la terrasse d'incalculables quantités de petites ailes.
Leurs propriétaires n’en ont plus besoin. 

Ce jour là il fallait approfondir le puit. Tous les garçons du village étaient là. Cheikh Omar descendit en bas pour creuser. Les autres aidaient à sortir la terre. Il parait qu’au fond il faisait très chaud à cause du dioxyde de carbone qui s'y était accumulé. Il arrivait à peine à y respirer.

Mon royaume pour une caméra !

Action !
Le jeune homme descend dans le puit. Tout le monde se bouscule pour aider.
La terre qu’on ressort est jaune comme la couleur centrale du drapeau du Sénégal.
Une impatiente veille femme jette un deuxième seau à l’intérieur et le ressort toute seule avec une agilité surprenante. 
Un arc-en-ciel apparaît au loin.
Juste après le ciel nous tombe sur la tête.
Le corps du ciel est lourd et dense.
Nous continuons le travail.
Les pieds glissent sur une terre rouge qui se change rapidement en boue.
Les corps ruissèlent.
Enfin nous sortons le jeune homme du puit. Il ressemble à une sculpture d’argile jaune.
La pluie s’apaise.

Coupé ! c’est dans la boîte.

J’ai tout juste le temps de prendre une douche et de rentrer à la maison en courant avant qu’une seconde averse ne se déclenche. Ce soir là plusieurs corps de ciel sont tombés sur Terre, et qui pense qu’il n’y en a que sept, celui-ci se trompe lourdement.
Sous la pluie les hommes habillés uniquement en slip, sortent tous les récipients possible pour emmagasiner un maximum d’eau. Derrière le mur de pluie, ils ressemblent à des habitants de l’ombre.
Une fille saisit l’occasion pour laver le linge.
Quand enfin tout le monde est rassemblé à l’abri, nous débordons d’énergie. On fait des exercices, chacun fait ce qu’il connaît, des pompes, du kung-fu, des acrobaties…
Une heure plus tard, épuisés, tous les yeux contemplent la pluie en silence.

David

© Tous droits réservés